« Il est peut-être dérisoire, de tourner et retourner autour de la notion d’une surface qui ne serait pourtant pas une surface » Georges Didi-Huberman.

« Il a donc fallu qu’un saut s’opère ou que le vivant en arrive à l’acte majeur, se retourner, mettre à la surface sa sensibilité et remiser au fond le tissu solide dans lequel il se barricadait, la colonne vertébrale, l’osseux sur lequel il s’édifiera. Aussitôt le dehors du dedans lui permettait une vie informée, alerte et vive. »
François Dagognet. « La peau découverte » les Empêcheur de penser en rond, 1998.

Bruno Duborgel pour « Le ça me colle à la peau » Odile Gantier.


Saisie du désir de faire peau neuve la peinture se fit peau peinture. Tenter une mue de la peinture. Faire la peau non pas á la peinture mais á une certaine idée, enkystée, de celle-ci. Tenter de donner corps á l’idée d’une peau-peinture. S’inaugura ainsi, travaillée par ces désirs et questions, l’aventure artistique d’Odile Gantier.
La peau-peinture découvre l’infinie complexité, et les paradoxes, de son « un mètre carré étalon ».Une multitude de couches fines superposées est requise pour manifester la minceur pelliculaire qui est une épaisseur subtile. Et une palette, vaste et toujours insuffisante, doit être mobilisée pour manifester la peau-peinture et l’unité désormais e sa double face, et ses déclinaisons á n’en plus finir depuis les dominantes de l’ordre du sable, du rouge, du rosé, de l’incarnat, du ton chair, etc…
Soit la peau privé de la chair, mais qui prétend accéder au ton chair : Francis Bacon pris á rebours, en quelques sorte, et la chair, voire la viande, évidées, défroquées ; reste la peau, mise au défi de se suffire pour se faire épiphanie vivante, devenir par elle-même, corps vivant, lumineux et mobile. D’un mètre carré á l’autre de ces peaux picturales ou peintures-peaux, l’œil du spectateur butine et arpente des chromatismes certes variés, mais solitaires par leur commune résultante :un fait plastique de vibration lumineuse d’une surface « biface », une sorte de conversion de la matiére en lumière et de la   pesanteur en légèreté. Soit, d’un mètre carré á l’autre, une manière de  galerie de portrait de la peau-lumière. On songe de loin aux icônes anciennes qui présentaient un corps de lumière, dématérialisé, sans  poids, aérien, un « corps immatériel (somâ pneumaticom) » un corps pneumaticom, mais ici l’enjeu s’est délesté du poids théologique, se veut humblement plastique, et de connivence avec le jeu-ce  qui n’empêche pas une dimension de sérieux. On pourrait alors, á propos de ces peaux habitées de lumière, évoquer cette formule de Plotin-mais en la déconnectant de ses attaches philosophiques colonelles : « Ceux qui sont là-bas, pénétrés de cette lumière, deviennent eux-mêmes des collines dont le sol se dore de lumière, sont baignés de cette lumière, deviennent eux-même des êtres très beaux : tels souvent des hommes, montés sur des collines dont les êtres se dore de lumière, sont baignés de cette lumière et se teignent des couleurs du sol où ils marchent! « Et, vêtues de leur seule peau éclairée, les Trois Grâces aussi, comme le mètre carré de peau, sont épiphaniques.
Á contempler ces mètres carré de peau on en vient facilement aussi á vivre l’impression d’une peau-peinture-paysage, de « paysages » ramenés á la vibration colorée, lumineuse, de leur surface. Et des grains de beauté du paysage s’invitent sur cette peau picturale « paysagère » l’étendue de lumière se ponctue d’une forme ovoïde, ou de petites concentricités colorées, on admet une longue oblique riche de rayures juxtaposées; des grains et des scarifications polychromes-outremer, vermillon vert, noir, gris brun, etc, viennent, comme des couleurs vives d’une agate coupée ou cassée, donner contrepoint dynamique á l’étendue sablée ou rosée. On entre alors dans ces peintures quelque peu comme dans certains tableaux d’Olivier Debré dans ces paysages abstraits (Grande ocre á la tache violette 1970 par exemple) dont le champ privilégié plus ou moins monochrome est rehaussé ici et lá par quelques « accidents » ou coulées chromatiques.
La peau-peinture parfois s’interroge sur le tiret qui relie ses deux mots constitutifs. Se met en place alors une petite scénographie du précieux atelier de la cosmétique. Le sujet peau exhibe, dans des micro-installations, des instruments et matières relatifs á ses soins. De la cire d’épilation, arrangée en sucette et plantée sur une allumette dans un écrin á l’intérieur soyeux, comme le serait une petite et rare pièce d’archéologie posée sur la tige de son présentoir muséographique, rappelle le thème, les couleurs, l’univers délicat et sensuel de la peau. Alignées, les boites ouvertes, rouges  ou noires, et leurs langues ou sucette de cire dressées, donnent á rêver et méditer la cérémonie du soin de l’apparence et ses affinités avec le lien et les opérations de la peinture. Les « accessoires » sont ici essentiels. Les chromatismes, les objets et les matières-écrins de collections ou d’alliances, fond de teint, rouge à lèvre, sucettes de cire…, conjugués à des noms prestigieux du raffinement cosmétique Nina Ricci, Yves St Laurent, Gemey,…n’ont rien à envier à leurs correspondants et complices rassemblés dans l’atelier de peinture. On songe aussi un instant à Charles Baudelaire, à son « éloge du maquillage », à son attachement à « venger l’art de la toilette des ineptes calomnies dont l’accablent certains amants très équivoque de la nature », à son mépris du « naturel », à sa louange de « l’artificiel », signature de l’art et de la culture.
De la sophistication et de la légèreté de la peau et de la peau-peinture à l’univers délicat de la dentelle, des échos obliques se font quelques signes. La peau-peinture vient, auprès des dentelles, prendre quelques leçons de vacuité supérieure et de finesse. Et voici un étrange tableau de bord : dans un carré, rangé par trois, neuf napperons de papier, ronds et blancs, avec couronne gaufrée à dentelles, nous sollicitent comme des cadavres de fantaisie ; chaque rond blanc est centralement tenu par une semence noire de tapissier, orientée différemment, dans chaque cas, et dite malicieusement « bien orienté ». Ou bien les semences sont remplacées par des « nombrils de baudruches » entre « nombril », « téton », « bout de biberon » ou reste de la cerise sur le gâteau. Soient d’étonnantes horloges à malice et à secrets ; un enfant s’est mis aux commandes et « vogue dans le blanc » comme un Malevitch soudain devenu « dentellier », gourmant et pâtissiers. Jeux, frivolité, dentelles ? Certes, mais en même temps la dentelle, ses jours et ses vides, sa fragilité, son écume, son insignifiance, sa superficialité, signale un modèle esthétique de la modernité, dont Stéphane Mallarmé esquissa les lignes majeures. « Quant aux dentelles nous les voulons d’un grand prix » et comme il en va « du tulle-illusion ou des roses artificielles(…), soyons presque insignifiant, vague, nul écrivait le poète amoureux tout ensemble des éventails, des rideaux, des reflets,des frissonnements d’étoffes des valeurs d’épiderme et d’apesanteur des profondeur de la surface, des napperons, des voiles et des toiles, des objets de toilettes et de mode de l’humilité de l’éphémère, des mille futilités de la vie quotidienne...
Légère, vibrante de lumière, désincarné, tentée par l’immatériel, la peau-peinture tend aussi parfois a se redonner quelque poids, consistances, « corps » par le latex, en se faisant « membrane » d’un volume a tranches empilées, en se disposant en trois dimension, en se retournant,  en se pliant, et repliant sur elle-même, etc…Dans ce dernier cas la voici, par exemple, devenue corps de peau posée, déposé centralement dans un champ circulaire de semence de tapissier qu’elle semble attirer comme un « aimant » ; et le semis de semence, fait de mille petits éléments qu’on dirait émmigré d’écriture cunéiforme sumérienne, s’ordonne « magnétiquement » en grand auréole de la peau centrale. Autre dispositif : au sol, rassemblées-entassées   au centre de carrés au pluriel, les semences donnent le ton du poids, de en bas, de la terre, tandis qu’un ballon d’hélium en suspension dans l’espace signe la direction de l’élévation, de l’air, de la légèreté, et que, pendant accrochée au ballon, une peau de latex joue les intermédiaires entre deux pôles envers et solidaire. Ainsi, d’une œuvre à l’autre est ont invité a divers déplacement du curseur entre la peau-légèreté par ailleurs associée parfois directement á des plumes d’oie-allégée en vibration de la lumière, ou en peau de baudruche, et la peau retrouvant en elle-même quelque poids et voie d’incarnation. Et chaque cas de délivrer, en même temps que de subtils profits de propriété plastiques, de savoureux jeux d’humour cependant filigrané de questions sérieuses.  Des damiers colorés qui salut de loin, au passage, quelques carrés colorés de Paul Klee, et carré coloré de Jean-Pierre Pincemin, mais sont dotés en leur centre un « nombril de baudruche » ce qui change tout, nous convient au plaisir de leurs combinaisons chromatiques et a téter leur couleur. D’autres nombrils, et leur peau douce colorée  environnante, sont sertis dans de somptueux cadres ovales ornés, et induisent des rêverie ludique… qui donne aussi a penser :le moi, si prompte a se prendre pour le nombril du monde, s’y autoportraiture en jouant, et s’y mirent en s’amusant, comme dans un miroir : « Vanitas » la grandeur de notre égo ainsi célébrée se dégonfle, se saisit bouffonne et fragile comme une peau de baudruche …
Oui il y a sens a parler, a propos des peaux-peintures d’Odile Gantier, d’une subtile profondeur esthétique et d’une danse mentale, gourmade, et ludique, qui n’exclue pas une certaine gravité du léger.  
Bruno Duborgel.