REFLEXION GLOBALE SUR L’ACTIVITE ARTISTIQUE
EN MILIEU CARCERAL.

La question de la limite et de l’enfermement est la base de mon travail plastique.

Depuis vingt ans c’est au travers de la représentation de la peau que j’interroge cette interface.

Ayant abordé le concept plastique de la limite je me suis interrogée sur les mécanismes psychiques y faisant référence.
Dans un premier temps les travaux de Didier Anzieu, puis de Bernard Andrieu alimentèrent ma démarche.

L’idée d’une pensée incarnant pour une meilleure gestion des limites, veut se donner à voir dans mon travail de plasticienne.
Pour donner « corps » à ses recherches une étude en milieu carcéral prit  sens et s’impose.

La prison est bien le lieu où se pose la problématique du dedans/dehors ; la contenance.

L’objet des  travaux  se définir dans le sens le plus large possible des problèmes constatés en milieu carcéral. Le « dedans » se donne à penser mais a du mal à se donner à voir.
Le milieu ce sera ce terme dans son triple sens étymologique ;
Dans la première partie le milieu est « ce qui entoure »
Dans la deuxième partie le milieu est « une position moyenne »
Le milieu est aussi le contexte social des trafics, des bas-fonds.
 

Les troubles de l’incarcération sont au centre de notre étude et consécutif à la punition.
Or la fonction de l’institution est de punir. Ainsi prendre en charge les troubles de la punition en revient à anéantir la fonction du lieu.  
Cette étude montre que le collectif fait loi.
Ainsi  la prison regorge de personnes ayant des problèmes psychiatriques et sociaux avant leur incarcération. Ainsi au-delà des effets dus à la structure il y a le soin art-thérapeutique qui peut être apporté comme dans tout hôpital psychiatrique.

« A quoi donc allez-vous assister ?à la transformation de la pénalité…On regardera le crime comme une maladie et cette maladie aura ses médecins qui remplaceront vos juges, ses hôpitaux qui remplaceront vos bagnes. » *

Ainsi la psychiatrie a donné un sens médical à la criminalité, à la pédophilie.

Qu’est-ce que le crime au-delà de ses définitions légales ?
Pourquoi l’homme est-il toujours et partout un être criminel ?
Le criminel est –il malade alors s’il y a maladie il y a médecin.
Le châtiment a pour fonction de guérir au-delà de la punition. L’emprisonnement a montré qu’il ne résout pas le problème. Au mieux la concentration de personnes dé sociabilisées recrée un milieu en opposition complète avec la vraie société.
Lorsque le pénal prend son sens littéral ; l’étymologie de pénal vient de peine ;poena qui signifie souffrance.
Le code pénal est un code des souffrances infligées.
Le Bien –la loi –est défendue par la souffrance, la douleur.
Punir c’est faire souffrir l’auteur du crime.
La justice ce donne la mission de rendre égal. D’équilibrer une souffrance par du pénal.
La nécessité d’une juste moyenne équilibrant tous facteurs est la base de l’homme face au monde.
La justice met en place une souffrance du criminel comme compensation de celle de la victime. Une égalité dans la légalité maintient l’ordre social, la douleur comme catharsis de ses instincts.

Toute proposition plastique est figée dans le temps, et révélatrice d’un passage à l’action.

L’étude s’articule ainsi une première partie analyse le lieu dont la fonction est la punition et dont la population est caractérisée par un acte qui n’équilibre pas l’instinct et la raison.

Or l’art plastique permet un acte valorisant grâce à une mise en forme tenant compte de l’instinct et de la raison.

Donc l’art –thérapie en milieu carcéral permet à tout individu l’alternative d’une action valorisée prenant en compte l’instinct et la raison.  
La notion de bien étant constitutive de la santé sociale elle donne son sens à l’art- thérapie en prison.
L’éthique énonce des notions dont l’abstraction peut être difficile à intégrer pour un public dominé par ces instincts. Par la matière et la forme, les Arts plastiques peuvent rendre tangible des notions élémentaires de Bien.

Il n’y a pas dans la prise en charge des personnes délinquantes une banalisation des actes mais la nécessité de s’adresser à la partie saine de l’individu.
Cette conception pose un postulat selon lequel  la nature profonde de l’humain est bonne.

*Victor Hugo, Préface au Dernier jour d’un condamné, 1832 Ed Pocket 2006.

AU FIL DU LIVRE /Exposition 2011

Toute activité en détention est soumise à des modalités qui prennent en compte que le monde carcéral est un autre monde.
D’autres repères de temps et d’espace.
Les repères artistiques sont eux identiques en prison et hors prison.
L’imaginaire lui, peut trouver sa place dans la matière ou les mots.

Premier temps :

Une fois par semaine l’activité «  textile d’art créatif » rassemble 9 détenues.
Grâce à deux machines à coudre des années 60 et quelques aiguilles, les projets s’élaborent souvent directement sur la personne.
Les confections sont simples et réalisées à partir d’autres vêtements ou  en apposant le tissu sur le corps. Pas de patrons pour guider la coupe. Un autre vêtement suffit à donner les grandes lignes, et puis on redéfinit sur la personne. Le vêtement devient du « sur mesure » aidant à retrouver une corporalité.
Le travail se réalise sans miroir. Pas d’image de Soi …Alors la voix des autres est importante. Les autres redéfinissent… Pas de libre arbitre. Les vêtements sont ainsi essayés  sur un corps qui se ressent plus qu’il ne se voit.
Souvent ce sont les tissus et leurs imprimés qui suggèrent l’envie de faire.
Les matières, rubans, boutons, tissus et autres pampilles donnent envie d’imaginer une réalisation: jupe, robe....
Toucher et se réapproprier par les mains une sensation …et l’odeur d’un tissu neuf….
Au total six mois de réalisations de vêtements en tout genre.

Deuxième temps :

Puis le projet d’exposer leurs travaux à l’extérieur !
« Dire au dehors que l’on est pas tous fous ici ».
Avoir une approche du texte par le  vêtement ou du vêtement par le texte.
Assimilant l’élaboration du poème à celui qu’opère la tisserande, renouvelant la métaphore du texte comme tissage (Texte vient du latin texere, « tisser »),
Considérant le tissage au sens premier :
Transformer de la matière naturelle pour réaliser une oeuvre culturelle donc sociale.
Sept séances supplémentaires sont alors organisées pour coudre un imaginaire.
Comme une  vie d’ici  passant les murs, une exposition était la promesse d’une voix entendue dehors, la reconnaissance d’une identité.
Prenant le texte  « les Métamorphoses » d’Ovide pour hypostasier la question carcérale, des extraits sont lus ensemble et commentés.
En effet la prison est la punition d’une vie « non- conforme ».
Les Métamorphoses d’Ovide quinze livres qui racontent plus de deux cents métamorphoses (Du grec méta ;  « ensuite » et morphe « forme »)
La nature humaine est dans ce texte aux prises avec toutes les difficultés sur lesquelles on trébuche.
Les plus célèbres, Narcisse, Lycaon, Arachné, Ariane…sont les figures métaphoriques des difficultés existentielles.
Les Dieux décident de  punir, récompenser, aider, séduire les mortels.
Les déformations des corps pour évoquer un changement.
Ovide civilise la sauvagerie en des histoires terribles, exercices de styles ou l’animalité par des  « broderies délicates » donne figure à notre nature humaine.
Prenant l’incarcération comme temps de « tissage »d’un cocon.
Le vêtement comme seconde peau, transposant une adéquation entre l’intérieur d’un corps et le monde. L’imaginaire s’élabore par des choix, des goûts, une personnalité et surtout une identité par laquelle la matière prendre forme.
 
Deux  figures des métamorphoses sont principalement évoquées mettant en scène les deux natures d’un tissu : Tissé ou tricoté.
 
*Arachné  tisse sa toile comme on tisse les mots.
 Elle est prise dans son texte, elle est au centre d’une toile qu’elle a produite : responsable. Matières et mots témoignent.

 *Ariane qui est la figure du fil que l’on remonte pour suivre un chemin ou pour détricoter …
Un même fil pour tout le tissu  s’opposant au tissage qui multiplie les fils de chaîne et de trame.

Le tissu s’oppose au tricot par son non élasticité…
Alors chaque détenue réalise un corset de papier, donnée commune a toutes pour mettre en place une créativité autour du texte.
Le corset parle aux femmes.
Le corset : du vieux français « cor », lui-même dérivé du latin « corpus »corps. Le corset est une pièce de vêtement rigide (sans souplesse, ni élasticité) qui maintient droit.
Chaque femme grâce à son corset de papier moulé comme point de départ va tisser un imaginaire personnel.
Chacune explore cet objet; qui  par sa rigidité garde en mémoire la forme du corps absent. Ces corsets présents comme des mues sans corps sont à voir dans une multitude de propositions faisant écho à Ovide et ses métamorphoses.
                          « Comme une mue d’elles qui sort de prison. »

A partir de la figure de la métamorphose intégrant la notion de temps, comme un avant et un après, d’un état à un autre, les ateliers ont offert par la matière, la réflexion d’un nouveau rapport au monde, plus juste.
ODILE GANTIER

Mémoire Art-therapie_O-GANTIER_2010

Publication du congrès international